Burrel La Negritude

2 La négritude ou le « soleil de l’âme » Jean-René Bourrel « Rendre à Césaire… » La négritude comme volonté et représentation La négritude en actes La solitude du Dyâli Sommet de masque, tyi wara, Région de Saro, Mali (bois et pigments). CMusée Dapper, Paris/photo Hughes Dubois.

Sni* to View Paris, capitale nègre Voilà quelles sont les valeurs fondame de la Négritude • un rare don d’émotion, une ontologie existentielle et unitaire, aboutissant, par un surréalisme mystique, à un art engagé et fonctionnel, collectif et actuel, dont le style se caractérise par l’image analogique et le parallélisme symétrique. (Liberté 3)1 Ma négritude est vie, vue et vie. des colonisateurs européens, à rétablir « l’Homme noir » dans les droits imprescriptibles de la personne humaine.

Comme par déQ, ils reprennent le mot « nègre » au niveau de mépris où il avalt Oni par tomber pour désigner, par le néologisme « négritude l’irréductible originalité des cultures noires et le droit à la di@érence des Noirs d’Afrique et de la dia@ora : « Césaire s’est contenté d’ajouter le suoxe -itude à la racine negr- Au lieu de Négritude, on pourrait dire, aussi bien, Négrité mais Césaire a ien fait de choisir Négritude, car le suoxe -itude introduit une nuance de concret, qui convient bien à ce peuple concret qu’est le peuple noir ] La déenition minimale donnée alors par Césaire a le double mérite de la brièveté et de la clarté : « La Négritude 36 est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de noir, de notre histoire et de notre culture. » Ce « mot-concept » présente également un double sens, objectif et subjectif • « Objectivement, la Négritude est un fait : une culture. C’est l’ensemble des valeurs on seulement des peuples d’Afrique noire, mais encore des minorites noires d’Amérique, voire d’Asie et d’Océanie Subjectivement, la Négritude, c’est racceptation de ce fait de civillsation et sa projection, en prooective, dans l’histoire à continuer, dans la civilisation nègre à faire renaître et accomplir. ‘„l Mot abstrait, mot concept, PAGF 2 pritude » est né réunissent Senghor, Césaire et le Guyanais Léon Gontran Damas.

Mais il ne commencera à être connu qu’après la publication en 1939 du Cahier d’un retour au pays natal, de Césaire (« Ma Négritude n’est pas une taie d’eau morte ur [‘œil mort de la terre/Ma Négritude n’est ni une tour ni une cathédrale et entrera dans le débat intellectuel grâce au texte que Jean-Paul Sartre donne, sous le titre « Orphée noir en ouverture à l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française que Senghor publie en 1948 aux Puf. Si Senghor n’est pas le créateur du mot, il le fait sien avec d’autant plus d’aisance et de légitimité qu’il en a éprouvé, dans sa vie personnelle, la nécessité par défaut. La négritude répond en lui à un sentiment de révolte né, alors qu’il était adolescent, de la prise de conscience d’une inacceptable njustice.

Entré en 1923 au collège séminaire Libermann à Dakar, Senghor ne peut pas accepter l’enseignement « ethnocentrique » des Pères du Saint-EOrit, qui nient toute valeur, sinon toute existence, à sa culture sérère vécue de l’intérieur pendant « les années tranoarentes de l’enfance Les souvenirs du « Royaume d’enfance » lui remettent en mémoire les épopées qui célèbrent la geste des Guelowars, les chants gymniques qui proclament le nom et la gloire des « Noirs élancés le rituel à la fois simple et solennel « Qu’est-ce que la Négritude ? Liberté 3, Paris, Le seuil, 1977, p. 7 Entretien accordé au Bucentaure, Paris, juin 1983, p. 53. « Encore de la Négritude, ou Né ritude, Nègrerie ou Nigritie dan PAGF a 2 Négritude, Nègrerie ou Nigritie », dans Liberté 3, op. cit. p. 469. « Problématique de la Négritude », Liberté 2, paris, Le Seuil, 1971, p. 270. qui entourait naguère les visites que Koumba N’Dofène Diouf, le roi du Sine, rendait à son père, Basile Diogoye, « le Lion vert : autant de souvenirs qui conduisent cet adolescent d’autrefois, pourtant promis à la prêtrise et à l’enseignement, à s’inscrire en faux contre les allégations des prêtres nseignants et notamment du directeur du collège séminalre, le père Albert Lalouse : « [Il] pensait que nous étions des sauvages, que nous étions une table rase. Obscurément, je sentais que ce n’était pas vrai, que nous avions notre civilisation. Mon père m’avait élevé dans la Oerté de ma race et de ma famille.

C’est de là qu’est née en moi l’idée de négritude Senghor redira toujours sa dette envers le père Lalouse, qui, en lui faisant prendre conscience de sa culture originelle, révèle en lui ce qu’il appellera, quelques années plus tard, « l’exigence de [sa] négritude impérieuse… » : ? Je dois beaucoup à cet homme car il a orienté ma vie b. Et il conoera en 1976 à Georges Soria : « À rage de seize ans, j’avais déjà le sentiment de la négritude, c’est-à-dire de la OéciOcité de la culture négro-africaine Refus de 1’« acculturation de la « chosi@cation de la « réiOcation » : autant de barbarismes expressifs de la barbarie qui consiste à instiller la haine de soi et le mépris des siens.

Refus qui n’est donc pas un racisme (Senghor s’évertuera à le répéter) mais l’acceptation d’être soi-même, dans sa race, dans sa culture et dans son destin : « La Négrit d’être soi-même, ans sa race, dans sa culture et dans son destin : « La Négritude n’est ni racisme ni négation de soi. Elle est enracinement en soi et conormation de soi : de son être « La Négritude n’est donc pas racisme. Si elle s’est faite, d’abord, raciste, c’était par antiracisme En vérité, la Négritude est un Humanisme. » L’acharnement avec lequel Senghor approfondira, nuancera, complètera le concept de négritude pour en faire 1’« idée-force » et le thème central de sa vie, l’objet d’une passion jamais éteinte, trouve donc son origine première dans cette blessure de l’adolescence, dans ce mépris ulturel humiliant qui a porté atteinte à la vérité mais aussi, plus sourdement, à l’intégrité même de l’être intérieur. 7 8 9 10 38 En octobre 1928, Senghor arrive à paris pour entreprendre ses études supérieures. « Les années ardentes » qu’il va connaitre alors — l’expression est de lui – hâtent la maturation de sa révolte. C’est notamment à la faveur des amitiés intellectuelles qu’il noue au cée Louis-le-Grand qu’il va transformer en conscienc ce personnelle PAGF s 2 de Paris » dans un ouvrage justement intitulé La Rive noire. De Harlem à la Seine. Le monde noir à Paris, c’est d’abord une mode. Peu avant l’arrivée de Senghor, la Revue nègre puls le Bal nègre ont connu un succès considérable et donné un public populaire aux Oirituals, au jazz et aux danses « nègres » importés des États-Unis. ? Ainsi pendant une quinzaine d’années, dans ce Paris d’après-guerre, déferlèrent en vagues successives, musique de Jazz et Charleston : la Revue Nègre du théâtre des Champs-Élysées révélant au public européen la future reine des Folies-Bergère et du Casino de Paris, Joséphine Baker, incarnation inédite autant qu’inimitable de la féminité noire ; es negro-Qirituals de Roland Hayes ; orchestres antillals et biguines créoles des Bals Nègres ; sculptures africaines bouleversant tous les canons de la beauté classique ; publications de Noirs français des Antilles dont un prix Goncourt ; avec en sourdine, mais de façon déterminante pour certains, les rares exemplaires de l’Anthologie d’écrivains noirs des États-Unis réunie par le professeur Alain Locke La naissance du mot négritude et les réQexions de Senghor sur les contenus à lui donner sont ainsi exactement contemporaines d’un vérltable engouement populaire 12 « Léopold Sédar Senghor en direct vec… entretien télédiQusé par Vortf le 19 décembre 1966. « Le portrait » dans « Poèmes divers », Œuvre poétique, paris, Le Seuil, coll. « Points Essais h, 1990 ; nouv. éd. 2006, p. 220.

La Poésie de l’action, Pa PAGF 6 2 o, Au cours de l’émission de télévision En toutes lettres (15 avril 1969), Senghor évoque le père Lalouse et la réaction qui fut la sienne face à sa conviction que « les Nègres sont de grands enfants, sans civilisation, qui se laissent prendre aux verroteries des mots : J’étais vexé. Et alors je pris la résolution d’aller au fond des mots, d’aller au fond es choses, je pris la résolution de travailler pour être toujours premier en français. » Entretien-préface à Guerre et révolution en EOagne (1936-1939), vol. III, C. Soria, paris, Livre Club Diderot/Robert Laeont, 1976. Liberté 3, op. cit„ p. 69. Liberté l, pans, ce seuil, 1964, p. 8.

Négritude et humanisme » est le thème de ce premier tome de la série. La Rive noire. De Harlem à la Seine (Paris, Lieu Commun, 1985) a été réédité sous le titre : La Rive noire. Les écrivains noirs américains à paris 1830-1995, Marseille, André Dimanche, coll. « Rive noire 1999. L. T. Achille, préface à la réédition e La Revue du monde noir, Paris, Jean-Michel Place, 1992, p. xiii. pour VAfrique noire : PExposition coloniale internationale qui se tient à paris en 1931 consacre l’apogée de ridée impériale en France (plus de huit millions de visiteurs) et l’expédition Dakar-Djibouti (1931-1933), di igée par Marcel Griaule, celui de l’école fra loeie africaine.

PAGF 7 2 1934, livre en plusieurs articles le récit de « l’aventure géographique » d’André Malraux « à la découverte de la capitale mystérieuse de la Reine de Saba »), si la littérature exotique est alors prodigue d’ouvrages qui font rêver dans les chaumières étropolitaines, les « colonies », mais surtout l’Afrique, occupent une place croissante dans la « littérature d’idées L’année même de l’arrivée de Senghor en France (1928) paraissent Paris-Tambouctou et Magie noire, de Paul Morand, Retour du Tchad, d’André Gide, et Terres d’ébène, d’Albert Londres. Ces deux derniers ouvrages reprennent la critique de la colonisation ouverte par Voyage au Congo, de Gide (1 927), mais surtout par Batouala, ce « vérltable roman nègre » qui valut en 1921 le prix Goncourt à son auteur, René Maran.

Administrateur colonial d’origine antillaise, Maran avait énoncé les abus et les dérives de la colonisation française en Oubangui avec l’illusion naiVe que le système était perfectible de lui-même. Le premier texte que Senghor publia lui rend hommage : en Maran, Senghor salue « le Précurseur de la Négritude en Francophonie [qui] a exprimé l’âme noire avec le style nègre, en français La négritude sort enon des limbes tandis que l’Afrique quitte le cœur des ténèbres pour être de plus en plus étudiée et reconnue par les intellectuels européens. Les africanistes français et allemands font assaut de publications, souvent ajeures, qui viennent conforter les analyses de Senghor et de ses amis. Les conforter ou, plus fréquemment, les in«rer.

La lecture des ouvrages de Maurice Delafosse par exemple, « [ce] Berrichon conquis par l’Afrique », con 8 OF lecture des ouvrages de Maurice Delafosse par exemple, « [ce] Berrichon conquis par l’Afrique », conduit Senghor à méditer sur la sociologie du travail en Afrique 13 40 ou sur la parenté des cultures noires : « Mes idées sur le caractère unitaire de la civilisation négro-africaine ont mûri au contact des œuvres de Delafosse, qui a le mieux, vec Frobenius, compris la démarche du Négro-Africain ». Et à Robert Delavignette, qui deviendra l’un de ses amis, Senghor emprunte ridée de métissage culturel, qul sera déterminante dans l’évolution de sa conception de la négritude. Les œuvres des africanistes allemands font également l’objet de traductions qui retiennent tout particulièrement l’attention de Senghor.

C’est ainsi que les éditions Crès publient, en 1922, La Sculpture africaine, traduction de l’Afrikanische Plastik de Carl Einstein, et que Gallimard fait paraitre, en 1936, Histoire de la civilisation africaine, traduction française d’un ouvrage majeur de Leo Frobenius. « Celul-ci fut, pour les premiers milltants de la Négritude, plus qu’un maître à penser : un réactif, véritablement un levain à découvrir, réveiller, aoermir les énergies dormantes de l’Homme noir [Frobenius] nous parlait du seul problème qui nous préoccupait : celui de la nature, de la valeur et du destin de la civilisation négroafricaine. Ses livres traduits en français furent parmi les livres sacrés de toute une génération d’étudiants noirs ».

Toutes ces publications enrichissent progressivement la connaissance que l’on peut alors avoir des civilisations t de l’histoire africaines et encouragent le travail de réhabilita PAGF OF avoir des civilisations de réhabilitation en leur faveur. Cette réhabilitation est l’objectlf premier que cherche à atteindre le mouvement de la négritude, mouvement qui trouve un terrain particulièrement favorable à son développement dans ce Paris où « la Révolution de 1889 » a donné naissance à ce qu’Emmanuel Berl a appelé « l’ère des fétiches Jouant sur la symbolique des dates, Senghor estime que 1889 a connu une révolution aussi déterminante que 1789.

L’année 1889, fait-il souvent remarquer (à partir des années 960), marque en eQet une rupture majeure : l’Essai sur les données immédiates de la conscience, que publie cette année-l? Henri Bergson, ébranle les piliers scientistes de la civilisation 14 16 17 « L’Humanisme et nous – René Maran L’Étudiant noir, no 1, mars 1935. Le texte est repris dans Liberté 1, op. cit. , pp. 407-411, sous le titre : « René Maran, précurseur de la négritude Postface à Maurice Delafosse, le Berrichon conquis par l’Afrique, de Delafosse. Senghor cite, au nombre de ses lectures, Les Noirs de l’Afrique (Payot, 1922) et Les Nègres (Rieder, 1927). 15 Dans une lettre datée 963